Muriel Piqué, de quoi est le mot ?

Posted on 13 décembre 2011

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Muriel était la semaine dernière à Nîmes. Elle avait auparavant fait un entraînement avec quelques relations,  à la Baignoire à Montpellier… espace qui, même s’il est tout petit, fait la part belle aux expérimentations en matière de danse ou de « qui tient à la danse » : Marc Ginot et ses portraits, Léonardo Monttechia et son nombril, Vanessa Liautey dans peu de temps, etc…

Muriel, on la connaît depuis des années. Elle danse, avec une très forte influence du style Bagouet, qu’elle a connu en tant que stagiaire. Elle danse… mais elle fait place aux mots. Un peu comme Bagouet, précisément, qui dans « Meublé sommairement » avait mis une lectrice au coeur de la pièce. Et Muriel a tour à tour abordé Jean Racine et Alain Béhar avant de se consacrer à des poètes et poètesses vivant(e)s et à même de s’emparer de leurs mots sur scène.

La danse de Muriel est donc en quelque sorte une lecture, ou pour reprendre les mots de Léo Férré, une poésie qui a pris son sexe. Je cite : « La poésie est une clameur, elle doit être entendue comme la musique. Toute poésie destinée à n’être que lue et enfermée dans sa typographie n’est pas finie; elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale tout comme le violon prend le sien avec l’archet qui le touche. Il faut que l’oeil écoute le chant de l’imprimerie… » (cf. CLIK)

Donc, à Nîmes, il s’agissait de VU(E), « autour » de la poésie de Vannina Maestri. Celle-ci est une praticienne du cut-up. Pour ceux qui ne connaissent pas (et j’ai découvert à cette occasion qu’ils étaient plus nombreux que je ne le pensais) le cut-up est une technique poétique qui utilise le découpage des textes et le re-placement aléatoire et dirigé. Autrement dit : technique poétique le découpage des textes placement aléatoire  cut-up utilise le re- et le dirigé… Evidemment, là c’est nul, c’est ce qui fait la différence entre les poètes et les critiques besogneux : le talent !

Le cut-up est à mon avis la poésie la plus abstraite qui soit et de ce fait la moins charnelle. S’attaquer à un cut-up est donc un exercice hautement difficile pour la danse. Muriel aborde cette face nord avec plusieurs outils. D’une part les projections qui sabrent l’espace. D’autre part le mélange des effets optiques les plus simples et les plus primitifs (je ne veux rien dévoiler… mais certaines photos en libre circulation illustrent ces effets préhistoriques) avec des effets sonores extrêmement contemporains. Muriel se place au milieu des spectateurs et ceux-ci subissent certains stimuli qui les poussent à entrer dans le jeu… car il y a jeu, basé sur le tirage au sort. Certains moments sont franchement comiques, ce qui permet de ne pas rester dans le purement abstrait, risque évident avec le cut-up, nous l’avons déjà dit.

Je tirerai de la vision de la pièce au Carré d’art quelques leçons (c’est un bien grand mot). La première idée, c’est que ça m’a beaucoup parlé. En même temps, c’est un cut-up. Et la réception d’un cut-up (je pratique ces poètes depuis mon jeune âge, j’avoue que je ne comprends toujours pas pourquoi…) est quelque chose de très brumeux, de très peu rationnel ou même compréhensible… c’est plutôt un état de corps/pensée. Cette bonne réception vient aussi de l’utilisation du lieu, qui en devenait plein de mystères. La deuxième idée, c’est qu’on revenait aux sources de la danse contemporaine. On sait que Cunningham a été beaucoup inspiré par le mouvement Fluxus (c’est trop long à développer ici) et j’ai vraiment eu le sentiment de retrouver plus l’esprit Fluxus que dans des reconstitutions d’époque vues dans les grands Festivals, qui sentaient trop la naphtaline pour être vraiment sincères et justes. Et ce qui m’a paru le plus juste était aussi la réception du public. Celui-ci au fond, face à la proposition, était tout autant déstabilisé qu’autrefois. On se retrouve donc un peu dans le contexte de Maguy Marin. En substance : « je ne fais rien de provoquant… mais effectivement c’est un peu jugé comme ça« . Car à partir du moment où on est vraiment dans la recherche, on est forcément un peu en décalage avec ce que pensent les personnes qui n’ont pas effectué cette recherche et la découvrent à ce moment-là.

Ben, Muriel Piqué, c’est ça. Il n’y a rien de vraiment déstabilisant dans aucun des éléments qu’elle utilise. En même temps, cela donne vraiment une impression d’étrangeté, qui est à la hauteur de l’intention du poète. Je vais faire quelque chose qui s’apparente à une métaphore pour tenter d’expliquer ça. Jean Racine, quand il fait ses pièces et quand il parle du pouvoir, c’est pour que Louis XIV tire sérieusement la gueule à la sortie… et quand il parle de l’amour c’est pour que le spectateur fonde en larmes. Si on tire de Jean Racine une mise en scène qui vous fait prendre ensuite un cocktail en disant « c’était remarquable, darling », eh bien, il se retourne dans sa tombe, évidemment. Il faut se mettre à la hauteur désirée des poètes, cela me semble évident, avoir cette prétention là, mais aussi cette ambition là.

Dernier point que je voudrais aborder. Tout texte n’est pas adaptable en tant que danse. On connaît quelques metteurs en scène locaux qui ont voulu aborder des textes en appelant une chorégraphe à la rescousse (en fait ,ce n’est pas à celui que vous pensez que je pense… mais comme je l’aime beaucoup et qu’il a une autre fois réussi pleinement son coup (avec Didier Théron), je ne veux pas le citer… certains trouveront assez facilement à qui je pense désormais)… ils n’y sont pas arrivés. Le choix du texte, la compréhension du fait qu’il pourra se danser est un art difficile. On notera d’ailleurs que pour Racine, Muriel avait passé un temps considérable à extraire des morceaux. Pourtant l’écriture de Racine est une merveille ! Une partie du grand art de Muriel Piqué est là.

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