Signé F.R., sur mavieavectoutlemonde.blogspot.fr (A.K.A François Rascalou)

Posted on 14 avril 2011

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Pour une fois, nous allons critiquer une pièce à partir de sa générale et non pas à partir d’une représentation. Mais vous voudrez bien m’en excuser. La pièce de François Rascalou, « ma vie avec tout le monde » ne sera donnée qu’une fois à Montpellier et le jour de la représentation, je ne peux pas être dans notre bonne ville.

On pourrait saisir l’occasion pour parler un peu du scandaleux fait que Rascalou ne soit pas aidé financièrement par les pouvoirs publics (ou si peu). Il a  effectivement créé sa compagnie, de manière autonome de Young Ho, à un moment où, à la fois, le nombre de compagnies montpelliéraines était en forte expansion et où le ministère avait décidé de gérer la baisse des crédits par une baisse du nombre de compagnies subventionnées. C’était une tendance dure à contrer (et pour l’instant, on n’y arrive pas !) Mais est-ce une raison pour accepter ce fait ?

D’autre part, il faut remarquer que Rascalou s’attache à toujours monter des pièces qui mettent en jeu un bon nombre de danseurs avec souvent, en plus, des musiciens. En ce sens, il ne cède pas sur ses choix artistiques en acceptant d’aller vers le solo « himself » et parfois le « moins qu’un solo » (formule de moi dont je suis particulièrement fier… et malheureux). On pourrait en tirer l’idée qu’il subit une « double peine« . En effet, l’argent qui va vers les compagnies est fonction de leur notoriété et non pas de leur ratio artistes/administration. On connait certains auteurs qui n’ont jamais vraiment réussi à mettre beaucoup d’artistes sur scène et qui ne s’y sont pas obstinés (ben tiens !). De ce fait, un « même » euro n’a pas les mêmes conséquences sur les pouvoirs d’achat des différentes compagnies. Donner un peu à Rascalou, qui met en scène quasi systématiquement un groupe de 4-5 danseurs, c’est finalement ne rien lui donner  par rapport à un autre créateur qui ne met que lui/elle-même sur scène. Capito ? Cela dépasse nettement le cas Rascalou, mais j’en suis à penser qu’il faudrait faire un bilan des compagnies sur une assez longue période pour se poser la questions du retour budgétaire sur les emplois ! Et en quelque sorte le prendre en compte, car cela ressemble pas mal à une injustice propre à la danse (la musique à l’inverse le traite implicitement, ne serait-ce que par le nom/financement des orchestres : un symphonique n’est pas un philharmonique !)

« Ma vie avec tout le monde« , créée à la Chapelle, est une pièce de danse contemporaine… particulièrement actuelle. Et ce pour plusieurs raisons.

Tout d’abord parce qu’elle parle de l’internet et plus précisément des réseaux sociaux. D’autre part parce qu’elle fait parler les danseurs. Et c’est bien la tendance la plus impressionnante de ces dernières années, cette propension des chorégraphes à parler et à faire parler (elle va de pair avec la tendance de pas mal de metteurs en scène de faire danser. Le dernier en date, c’était Marc Baylet, qui a fait danser son acteur Philippe Hérisson dans Allumage  à la Salle 3).

Il y a là trois danseuses et deux danseurs… qui sont en fait des internautes se présentant à nous et aux autres sous la forme d’avatars. Evidemment, ils sont un petit peu « faux » et le jeu de la pièce consiste à nous faire osciller entre le « fake » et le « in the real life« . Comme dans la vie, quoi ! Euh, non, comme dans Internet et la vie, quoi !

La plus grande force de la pièce est la qualité du texte, qu’on devine pioché puis travaillé par l’auteur à partir de sa propre expérience des réseaux sociaux. Un tel texte permet une construction scénaristique, ce qui a son importance, vu ce qu’il demande aux acteurs/danseurs. Ils ont, à la fois, à osciller dans leur pseudo-individualité et à suivre deux fils conducteurs. Celui du texte et celui de la danse.

La deuxième force est la qualité du travail vocal des danseurs. Ils alternent la voix nue et la voix amplifiée. Et malgré cette difficulté technique, ils sont au top pour faire passer les nuances de leur alternance avatar/réalité. Tout en dansant, eh oh ! (Il n’y a pas que la voix, il y a aussi le jeu de visages qui est très bon.)

Note du 2 mai : Je profite d’un message de réponse à ce texte voir ci-dessous) pour écrire quelque chose que j’avais en tête le soir de la générale et que j’ai indiqué mais sur laquelle je n’ai pas assez insisté. Le paysage sonore est excellent. Et il excelle à la fois d’un point de vue poétique et d’un point de vue technique. En effet, les interprètes jonglent avec une voix passant par l’amplification… ou pas ! Et c’est toujours très dur d’être juste en intensité quand parfois c’est amplifié… mais parfois pas ! D’autre part, la musique elle aussi intervient à différents niveaux sonores, ce qui augmente la difficulté des interprètes live. De plus, je n’ai pas parlé du paysage urbain que dessine la scénographie. Là, il faut dire que j’étais un peu moins convaincu. Mais moins convaincu par le choix que par le fait. Il me tirait vers les très grandes villes… et ça, je trouve que ça enlève de la généralité au propos. Mais il est vrai que l’impact graphique était très efficace… 

Après avoir dit ça, on arrive à une histoire de goût. C’est un style de danse bien particulier, qui d’ailleurs est peut être encore en train de se chercher, je vais y revenir. Mais il me semble qu’on peut aimer la danse de Rascalou et cette qualité particulière, qui autorise beaucoup de mise en valeur individuelle de l’interprète. Et il me semble d’ailleurs que l’on doit l’aimer pour ça, parce qu’elle autorise ces éclairs des différents danseurs. Alors, là, dans ce cas, on a un petit quelque chose de différent de l’habitude Rascalou. On peut se demander si les soli ne sont pas aussi un moyen de mettre en lumière la folie intérieure des « personnages inhibés et avatarés » du système internet. On ne peut donc plus tout à fait s’extasier sans arrière-pensée sur les interprètes. Car justement, la pièce n’est que ça, une succession de fuites et d’arrières pensées.

Je reviens sur l’idée de « peut être encore en train de se chercher ». Petit à petit, c’est un fait que Rascalou construit des pièces de plus en plus complexes. Tout d’abord, même si c’est un chorégraphe productif, il n’est pas là, lui tout seul, depuis tant de temps et il n’y a donc pas tant de pièces que ça. Ce qui revient à dire en termes diplomatiques qu’il n’est plus un débutant… mais qu’il n’en est pas à sa dixième pièce non plus (sauf grosse erreur de ma part !), autrement dit qu’il en est encore au début… Quand il mettait dans ses pièces de voila 2-3 ans, beaucoup de danseurs sur scène, la construction était assez simple (un musicien et basta !) Quand il s’est mis à élaborer beaucoup plus (Déclassé X, son chef d’oeuvre à ce jour, non ? où il utilisait un texte et pas mal de scénographie), il s’est restreint à un couple de danseurs. Là, il garde le niveau d’élaboration mais augmente considérablement le nombre de danseurs ! Le fait est qu’il s’agit d’une pièce courte (mais dense), ce qui permet de ne pas trop compliquer les choses.

Et si je dis que ça se cherche encore, c’est parce qu’il y a des traits caractéristiques… mais aussi des moments qui auraient pu venir d’ailleurs (ou de plus ancien). Mais n’est-ce pas normal à ce stade de son œuvre ?

On retiendra qu’il s’agit d’un créateur qui construit de plus en plus élaboré, malgré de grandes difficultés financières… qui s’appuie sur un beau groupe de danseurs (et qui trouve le moyen de nous sortir à chaque fois une nouvelle bonne danseuse, ici Anaïs Gléant).  Bref : qui fait son petit bonhomme de chemin.

Conception – Chorégraphie – Scénographie : François Rascalou
Interprètes : Déborah Pairetti, Anaïs Gléant, Franck Delevallez, Diane Peltier, Till Mahou
Lumière : Thierry Lenain
Espace sonore : Bruno Rey
Musique : label Minus
Développement informatique : David Olivari

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