Le diptyque « Manifestement/reach our soul » est le spectacle le plus intelligent que j’ai vu depuis longtemps…. (avec « la jeune fille » et « Talking blues », mais ça ne traite pas du tout de la même chose… Et de ce point de vue, le niveau du « tour de passe-passe », l’originalité du produit final n’a rien à voir ! – on y reviendra dans les notes)
Jeudi 10 février, au Chai du Terral, dans la saison de Montpellier-danse, Yann Lheureux a présenté deux pièces chorégraphiques enchaînées, «Manifestement» et «Reach our soul». Elles composaient une soirée d’une très grande intelligence, utilisant de multiples techniques pour faire intervenir le public. Les pièces traitent de l’immigration et de l’exil, vus sous les versants des camps de rétention puis des déchirures individuelles. Dés lors, l’intervention du public peut se comprendre comme indispensable. Rappelant en quelque sorte une vieille problématique des partis communistes : comment faire une politique du peuple si on se contente de parler et si on n’agit pas au cœur du peuple ?
Là, les procédés sont multiples, certains tenant de l’artifice ou de trucs bien connus. Mais devant une telle prise à bras le corps du réel, devant une telle audace : s’attaquer dans le spectacle même au réel, inutile de faire la fine bouche ! J’avais parfois le sentiment d’être dans une chanson de Manset, un peu sur le même sujet, «Camion baché» qui raconte la fuite en avant d’un camion d’immigrés. Là, pareil, le camion, lourd et peu maniable, présente l’avantage malgré tous ses défauts, de continuer d’avancer, même quand la route a disparu sous les torrents de boue… Ce que je veux dire, c’est que parfois dans une œuvre, on voit les scories, les ratés (car il y en a là), mais la puissance organique, l’envie des créateurs est tout autant visible et emporte tout. Les Rolling Stones jusqu’à 72 ? Ouais, un peu !
Durant la première partie, des spectateurs sont isolés et placés sur scène, dans un espace clos mais visible. Des déplacements absurdes leur sont imposés. L’humiliation, l’autoritarisme au front bas ne sont jamais loin. Les autres spectateurs, assis dans les places habituelles sont des voyeurs inactifs : des télé-spectateurs ?
La deuxième partie est moins dérangeante (même si elle vient en miroir ironique de la première, nous ramenant à notre impuissance). Mais elle fait exploser l’espace de la scène et de la salle. Les danseurs (un sud-africain, noir, un coréen et un allemand) sont des spectateurs comme les autres, jusqu’à ce qu’ils se révèlent et fassent intervenir leurs voisins. Une argentine, qui s’est annoncée autrefois clandestine en France, fait office de présentatrice. On est donc à la fois dans la réalité, dans un débat salle-plateau et dans une fiction télévisuelle. Autrement dit dans un espace qui a tout de la société actuelle, qui mélange le réel et le virtuel et où les manipulations politiques classiques sont en train de s’effondrer devant les nouvelles possibilités de l’internationalisation des échanges.
En d’autres termes, ça parle des réseaux, cela parle de notre corps à l’intérieur du bordel ambiant, cela parle de notre renfermement, de notre solidarité (ou pas). Il y a plein de petits artifices technico-technologiques, bourrés d’inventivité… Il y en a tant qu’on ne peut les citer (mais les i-phones m’ont particulièrement plu, ainsi que la vidéo « ambiante »). Comment ne pas penser au mouvement cyberpunk ? Cela parle à la fois du présent et du futur. Cela surprend sans arrêt tout en étant évident…
La danse évolue tout du long, va crescendo et finit dans un solo troublant d’humanité. L’espace est continuellement redécoupé par les rideaux de scène se terminant dans une tente de camp de réfugiés décorée d’un drapeau arc-en ciel. Les symboles sont multiples. Ils sont appuyés et faciles à comprendre. Mais en même temps, ils n’arrivent pas en étant attendus ! Tout est toujours surprenant. Ce ne sont pas des grosses ficelles, même si ce sont des gros fils composant une toile très rugueuse et très solide. Chapeau !
PS 1 : Je vais dire le fond de ma pensée. J’avais été particulièrement marqué par le choix qu’avait fait un jour Yann (pendant un Festival) de parler sur scène, d’une prise d’otages. Je trouvais particulièrement logique qu’il parle du corps enfermé. Il a compris que « le média est le message ». Autrement dit, il faut utiliser son art là où il est pertinent. On n’utilise pas un ballet pour faire de la psychologie ou le cinéma pour faire ce que fait le théâtre, etc… La danse, c’est l’espace du corps, donc. Mais ce qui me gênait, c’était le fait que Yann, occidental non otage, parle d’un otage, sans avoir vécu ça. Il me manquait ce que j’appellerais de la légitimité. Là, il convoque des corps, dont le sien, pour parler de l’exil (et il a quelque chose du nomadisme en lui). Et d’un coup, les choses sont à leur juste place, parce qu’il y a de la légitimité.Autrement dit, j’étais jusqu’alors touché par le fait qu’il s’attaque à une réalité sociale en se donnant des outils artistiques adaptés. Mais je n’étais pas satisfait totalement, il y avait posture. Là, on est dans la réussite parce qu’il y a à la fois l’intelligent et le sensible, le légitime et le pensé.
PS 2 : Je suis frappé par l’intelligence des pièces préparées/présentées en général par les Montpelliérains. Alors qu’un peu partout en France, les critiques dénoncent la vacuité intellectuelle quasi-totale de la danse contemporaine (et pas forcément à tort), on entend ici le public dire (et je n’invente rien) « votre spectacle est la chose la plus intelligente que j’ai vu !… » Et de manière me semble-t-il, à moi qui ne vient pas de la danse mais de la science dure avec un vernis de sciences humaines, totalement justifiée. Que ce soit Théron, Barthés, Lheureux ou Cathala pour n’en citer que quelques uns, le propos est construit et totalement adapté au média qu’est la danse ! Alors après, on peut ne pas aimer les choix esthétiques, mais je pense qu’on peut séparer les deux problèmes (il y a des œuvres d’art magnifiques qui ne le sont pas pour leur intelligence, voire sont complètement bêtes). Seulement voila, la mode est aux arts plastiques dans la danse… et quelque peu à la vacuité intellectuelle parée de beaux discours… Et de ce fait, la mode n’est plus guère en faveur des Montpelliérains, non ? Est-ce une raison pour changer ? Je pense que non.
PS 3 : Utiliser l’expérimentation sociale, qui en fait à part Lheureux ? Le rôle d’un révolutionnaire, c’est : organiser, éduquer, inventer. Dans les deux derniers points, Lheureux est pas mal !
PS 4 : Une œuvre où on croise, comme des fantômes heureux d’être là au dessus du plateau, regardant leur progéniture, Jack London, Bach, Dylan, Lynch, Bill T Jones, Tom Waits, l’auto-fiction et la sincérité… vous en connaissez beaucoup, vous ?




Publié le13 février 2011
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